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9 mai 2008 5 09 /05 /mai /2008 13:37

Crématoires et hauts fourneaux


Un entretien avec Charles PALANT

 

Propos recueillis par  Bernard WEISZ

l’Humanité le 14 Février 1979

 

 

Jeune militant antiraciste, Charles Palant a été déporté avec sa famille. Lui seul est revenu…

Après Auschwitz il connaît Buchenwald. C’est au moment de la libération de ce camp qu’il devient membre du Parti communiste français.

Il évoque ci-dessous le fonctionnement de l’industrie concentrationnaire. Charles Palant est vice-président du « Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples »

Plus de trente ans après a-t‑on une connaissance exacte de ce qui s’est passé ?

 

  Les études les plus sérieuses, notamment celles du professeur Georges Wellers dont j’étais un des compagnons de détention, établissent d’une façon incontestable la déportation de cinq millions huit cent mille juifs .D’ailleurs ceux qui contestent Auschwitz ne contestent pas le chiffre. Ils contestent tout. Non seulement, ceux-là veulent banaliser le crime, mais encore le nier totalement.

 

  On a su très vite que le chiffre était exact. Avant la guerre il y avait trois millions cinq cent mille juifs dans la seule Pologne. Après la guerre les chiffres les plus optimistes donnaient cent mille survivants…

 

  Quand je suis arrivé à Auschwitz, nous étions mille dans le train. Sept cents ont été gazés et les autres envoyés sur un chantier. Ce chantier appartenait à l’« I.G. Farbenindustrie ». Après avoir été dépouillés de tout et livrés au travail (on construisait une usine qui commençait à produire du caoutchouc synthétique) le nazisme est, pour moi, sorti de l’anonymat. Sur ce chantier, de 60 kilomètres carrés, d’immenses enseignes éclairaient le nazisme car elles portaient les noms des grands trusts allemands qui participaient à la construction de ce complexe.

 

  Les SS détournaient 9/10ème du prix qu’ils encaissaient pour notre travail. Ils nous laissaient nous épuiser et mourir de faim parce qu’ils avaient le renouvellement de la main d’œuvre facile. Il leur suffisait de rafler à travers l’Europe les Juifs, les Tsiganes…

 

  Lorsqu’on envisage le système concentrationnaire, on a tendance à la traiter de façon statique. Il a connu pourtant des variations.

 

Les camps ont commencé pratiquement avec l’avènement de l’hitlérisme. D’abord le régime nazi a besoin de terroriser, d’hypnotiser le peuple allemand. Les circonstances livrent à Hitler les opposants et les Juifs qui sont la minorité. Elle sert d’exemple et permet de dire : voilà ce que je fais de ceux qui ne sont pas avec moi. Nous avons tous les droits sur eux.

 

  Pour une large part, le peuple allemand est terrorisé par le déferlement de la persécution antisémite et contre les opposants. Puis commence la deuxième étape avec l’occupation des pays d’Europe : la persécution en vue de l’extermination massive. Mais ce massacre c’est aussi le vol organisé sur les biens de millions de gens. Ce sont des millions d’hommes et de femmes à qui on a pris leur situation, leur demeure, leurs biens.

 

Après vient le tour des objets les plus intimes. Il y a à Auschwitz des amoncellements de brosses à dents, de cheveux récupérés, de dentiers, de peignes, de chaussures d’enfants…

 

Quand on sait que cela s’est exercé à cette échelle, on comprend qu’au départ de la persécution raciste, il n’y a pas d’innocence économique.

 

Si on méconnaît l’aspect économique il manque l’explication essentielle au pourquoi des choses. Non seulement au pourquoi de la bestialité d’Hitler et de ses complices, mais on passe sous silence le non moins bestial consentement de ceux qui tout mis à la disposition d’Hitler. Auschwitz qui se prononce comme un cri de bête fauve est un phénomène qui a duré trois ans. C'est-à-dire que pendant mille jours et mille nuits, on a acheminé en priorité sur tous les impératifs militaires, les trains de la solution finale.

 

Même après Stalingrad, et jusqu’aux derniers jours qui ont précédé la défaite, ces trains avaient priorité sur tout le reste. On ne peut pas mettre ça sur le compte de la méchanceté. Si on exclut de l’analyse les implications économiques, reste le croquemitaine descendu du ciel sur l’Allemagne. De la sorte, on se condamne à ne rien comprendre et à nier le combat antifasciste. Moi je sais que dans le ciel allemand, au temps où Hitler régnait, se confondaient la fumée des crématoires et la fumée des hauts-fourneaux, et que les uns brûlaient au profit des mêmes.

 

Quand, en 1942, on décide la solution finale de la question juive, on extermine à tout va. A partir de 1943, dans les cerveaux démoniaques des dirigeants nazis, une lueur surgit : il y a là une main d’œuvre et on en a besoin. Les camps deviennent alors les grands pourvoyeurs de main d’œuvre.

 

  Comment l’antisémitisme a-t-il pu fournir la substance d’une entreprise unique par sa conception, son but et ses méthodes ?

 

  L’Europe de l’entre deux guerres c’est l’Europe de l’antisémitisme moderne. L’affaire Dreyfus n’est pas si loin. On a pu isoler sans grand mal la minorité juive dans la plus part des pays d’Europe non pas parce que tout le monde était antisémite, mais parce que sous la terreur, chacun se console de voir que c’est l’autre qui est concerné.

Quand on arrêtait les juifs en 1941 dans les rues de Paris, j’ai vu des gens pleurer et d’autres tourner la tête, préférant ne pas  voir. Quand le service du travail obligatoire enlevait le fils du voisin du troisième étage, celui du deuxième faisait semblant de ne pas voir. C’est inhumain mais c’est humain.

 

  Je ne dis pas qu’il n’y avait pas de méchanceté antisémite dans le cœur d’un grand nombre de gens. Mais prétendre par là que l’extermination était la bienvenue, c’est lâche à l’égard des sacrifices consentis par des gens de toutes origines pour vaincre l’hitlérisme.

 

  Il y avait un contexte qui prédisposait à l’indifférence. Mais je me souviens que pendant la guerre d’Algérie des gens aussi préféraient ne pas savoir qu’on tuait des Arabes dans leur quartier, à quelques centaines de mètres de leur logement.

 

  Jamais l’assassinat en chaîne n’avait été élevé au rang de but en soi. L’efficacité de l’analyse économique n’en est-elle pas entravée ?

 

  Il y a de nombreux aspects à la vérité et je ne reconnais à personne la possibilité de détenir toute la vérité. Cela dit, si l’analyse économique ne fournit pas l’explication globale, on ne saurait l’exclure.

  Bien sûr, la douleur je la respecte, d’autant que je la partage (j’y ai laissé ma mère, ma sœur, ma jeunesse), les souvenirs aussi, (mes nuits de cauchemars n’appartiennent qu’à moi), le seul regard douloureux sur la vérité est insuffisant. Il faut également porter sur la vérité un regard lucide.

 

  De ce point de vue Holocauste contribue bien peu à éclairer ces données.

 

  Tout en soulignant ce qu’il y a de scandaleux à cacher au public des films réalisés par des Français respectueux de la vérité historique, je crois que l’on doit se féliciter de la diffusion d’Holocauste. Car le combat antifasciste sera au cœur des discussions passionnées, suscitées par le film.

 

  Il sera également important à cette occasion de rappeler le rôle néfaste du régime de Vichy, complice des persécutions hitlériennes.

 

  Non, l’époque où les Darquier de Pellepoix et les Bousquet envoyaient à la mort des enfants juifs par milliers n’était pas « l’époque où les Français ne s’aimaient pas… » comme prétendent les faussaires qui tendent à renvoyer dos à dos bourreaux et victimes.

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Published by Charles Palant - dans Textes
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commentaires

martine blaszka 17/03/2009 11:59

merci, monsieur, il est indispensable que tous les hommes et femmes qui ont vécu cet enfer,et, qui sont encore vivants témoignent.

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