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18 avril 2008 5 18 /04 /avril /2008 15:20

 

 

Le terrible parcours

 

J’ai été arrêté le 17 août 1943 à Lyon. Ce lundi matin, la gestapo vint à la maison, un modeste logement que nous avait sous-loué…un gardien de la paix. Ma mère et ma sœur furent arrêtées avec moi. Nous avions été dénoncés par un trio de crapules de la Milice.

 

Conduits à l’Ecole de Santé militaire, alors siège de la police allemande à Lyon, nous y sommes enfermés dans une des caves. Le soir même, après l’interrogatoire que je suis le seul de nous trois à subir, nous sommes amenés au Fort Montluc.

 

Résistants et otages y sont en surnombre dans les cellules. Tous les détenus juifs ont été assemblés dans l’atelier réfectoire, au rez-de-chaussée. Une mini société vit là dans l’attente de l’appel du matin à l’issue duquel nous voyons partir, tenaillés par l’angoisse, ceux qui sont appelés à l’interrogatoire, au siège de la gestapo.

 

Une fois par semaine une liste, de plus en plus longue, est lue par le commandant de la prison. Ce sont les partants pour Drancy, près de Paris, d’où ce sera la déportation.

 

Un matin de septembre c’est notre tour. Nous sommes réunis dans la cour. Les hommes sont menottés par deux. Un car nous mène vers la gare de Perrache. Dans les rues de Lyon, des hommes, des femmes vont et viennent, libres.

 

A Drancy, nous sommes dépouillés de ce qui a échappé aux fouilles précédentes. En échange d’un dernier billet de banque, un reçu nous est remis nous informant que la contrepartie nous sera versée en zlotys au terme du voyage prochain dont nous apprenons ainsi que la destination est la Pologne

 

Le 7 octobre, à l’aube, dix autobus parisiens se rangent bien alignés devant l’entrée du camp de Drancy. Ils sont là pour emmener mille Juifs, hommes, femmes, enfants, de tous âges, de toutes conditions, vers la gare de Bobigny, à quelques kilomètres de là d’où, entassés dans les wagons à bestiaux de la SNCF, ils quitteront leur pays de naissance ou d’accueil pour un voyage sans retour.

 

Trois jours, trois nuits. Le matin de 10 octobre, le train s’est arrêté. Avant même que les portes des wagons ne soient déverrouillées, les hurlements des Allemands, les aboiements des chiens indiquent que nous sommes arrivés. Hommes et choses sont extraits des wagons, à coups de crosses, à coups de bottes. Sur la rampe d’arrivée à Auschwitz il fait déjà froid ce 10 octobre 1943.

 

Plus encore que nos corps, nos cœurs se glacent d’effroi. Des parents se cherchent que la cohue a séparés. Mais qui donc sont ces fantômes squelettiques vêtus d’habits rayés, qui au pas de course, enlèvent nos valises, nos sacs, les jettent pêle-mêle dans des chariots. Déjà nous sommes en rangs et l’invraisemblable cortège s’avance vers une sorte de jury composé de trois SS galonnés dont un seul, d’un geste de la main ordonne : « à droite, à gauche, à gauche à droite…

 

Ceux de droite sont poussés vers des camions dans lesquels il faut grimper, vite. Nous nous regardons. Nous ne sommes que des hommes, les plus jeunes du convoi. Les camions se mettent en route. Dix kilomètres à peine. Vite, vite, il faut descendre, se ranger par cinq, marcher.

 

Nous sommes dans le camp de concentration de Buna-Monowitz-Auschwitz III. Alignés sur cinq rangs, les SS nous comptent et nous recomptent. Nous sommes deux cent soixante. Figés au garde à vous. Dans toutes les têtes trotte la même question : que sont devenus les autres, les femmes, les enfants, les vieux, les frères, les sœurs ? Un ordre claque : « Déshabillez-vous, schnell, schnell. La traduction de l’allemand est simultanée à coups de poings et de pieds. Il faut s’exécuter. Nous voici nus, puis rasés, le crâne bien sûr, sous les bras, entre les jambes et enfin poussés sous la douche. Elle est chaude. Nous sommes tatoués sur l’avant-bras gauche. Ce numéro est désormais notre seule identité autorisée. Je deviens le 157.176.

 

Les effectifs du camp de Buna-Monowitz étaient d’environ douze mille déportés, originaires de tous les pays de l’Europe occupée par l’Allemagne hitlérienne. Il avait été ouvert en octobre 1942 pour fournir une partie de sa main d’œuvre au géant allemand de l’industrie chimique I.G.Farben Industrie. Plusieurs dizaines de milliers de personnes, prisonniers de guerre, requis civils et affectés spéciaux allemands travaillaient là sur un chantier de soixante kilomètres carrés, à la construction d’un vaste complexe destiné à produire du caoutchouc synthétique commercialisé sous le nom de Buna.

 

Le camp de concentration de Buna-Monowitz, ainsi que trente-neuf autres camps de moindre importance, étaient tous la propriété de I.G.Farben Industrie. La durée moyenne de survie d’un déporté y était de trois mois. Les conditions inhumaines de travail, les appels interminables, matin et soir, la promiscuité, le manque d’hygiène, la sous alimentation, les brutalités des SS, secondés par d’impitoyables kapos souvent issus de la pègre, avaient rapidement raison du plus grand nombre. En outre d’imprévisibles « sélections » survenaient au cours desquelles les SS désignaient de nouveaux quotas de victimes pour les chambres à gaz d’Auschwitz-Birkenau.

 

Des deux cent soixante que nous étions le 10 octobre 1943, nous n’étions plus que soixante-quinze à Noël. Combien en restait-il, de notre convoi, un an plus tard, quand fut évacué le camp devant l’avance soviétique, le 18 janvier 1945 ? L’évacuation des camps de Haute-Silésie vers l’intérieur de l’Allemagne, connue sous le nom de « la marche de la mort », allait coûter en vies humaines la moitié des soixante mille détenus partis à pied, par un froid de moins vingt degrés, chaussés de claquettes en bois, vêtus de « rayés » légers, sans nourriture et que les SS abattaient sans pitié au moindre signe d’épuisement.

 

Après trente heures de marche nous sommes en vue d’une gare. Un train est là qui nous attend. Il est formé de plusieurs dizaines de fourgons découverts dans lesquels nous devons nous entasser, cent et plus par fourgon. Nous tombons les uns sur les autres, épuisés, affamés, frigorifiés…

 

Le convoi s’ébranle, roule quelques heures, s’arrête en rase campagne, repart, s’arrête encore. Dans chaque fourgon il y a des morts, des mourants qui délirent. Un matin, très tôt, le train s’est arrêté dans la banlieue de Prague. Notre wagon est sous un pont sur lequel des gens allaient à leur travail. Quand ils nous ont vus, ils nous ont jeté leur casse-croûte

 

Vingt-cinq ans plus tard, me trouvant à Prague pour mon travail, une femme me demande si c’est la première fois que je viens. Je lui répond que non, mais que la fois précédente je n’avais pu quitter le train et je lui raconte l’épisode du pont Ses yeux se remplissent de larmes. Elle se souvient que ce matin-là elle était sur le pont et qu’elle aussi avait jeté son casse-croûte…

 

Le train s’était remis en marche. Il nous mena jusqu’au camp de Buchenwald, tout près de Weimar où jadis s’étaient rencontrés Schiller et Goethe et naguère avait donné son nom à la première république allemande.

 

De partout, arrivaient à Buchenwald des déportés par milliers, « repliés » par les SS devant l’avance alliée. Une insupportable promiscuité régnait dans les vieux baraquements du petit camp. De toutes nos dernières forces nous nous accrochions à la vie. Nous savions la délivrance proche. Cependant la machine concentrationnaire continuait de fonctionner. C’est ainsi que je fus désigné pour partir avec un kommando d’« électriciens » dans un camp annexe de Buchenwald. Lors de l’examen de passage, je ne dus mon admission parmi les « électriciens » qu’à ma connaissance, imparfaite mais suffisante de…la langue allemande.

 

Deux jours, deux nuits de transport. La soi-disant usine à laquelle nous étions destinés n’était encore qu’un bois à défricher. Petit camp où nous n’étions que quelques centaines de détenus. Les poux, par contre, y pullulaient par milliers. Les jours s’allongeaient. Le printemps amorçait son élan. Après quelques semaines l’ordre vint de nous reconduire à Buchenwald. Nous y sommes revenus aux tout premiers jours d’avril 1945.

 

Le 11 avril, vers 14 heures, les sirènes mugissent. Une voix annonce : « Achtung, achtung, alarm nummer drei ! Attention, attention, alerte numéro trois! » Dans les blocks, c’est le silence des détenus anxieux. Le nez aux fenêtres, chacun se demande ce que signifie ce message jamais entendu jusque là. Soudain, on voit dans la cour s’avancer, tête nue, les mains en l’air, un SS, puis un second et encore un autre, suivis par des camarades qui portent une arme. L’insurrection est en train de libérer Buchenwald ! Les premières forces alliées n’atteindront le camp que deux heures plus tard.

 

Le lendemain, le commandant américain va ordonner à la population de Weimar de venir visiter Buchenwald pour en mesurer toute l’horreur. A l’adresse des militaires américains eux-mêmes, le Général Eisenhower dira : « Beaucoup d’entre nous ne savent pas pourquoi nous nous battons. Maintenant ils sauront contre quoi. »

 

Samedi matin, le 28 avril 1945, nous sommes de retour en France. Au centre de rapatriement de Hayange, en Lorraine, les « concentrationnaires » sont l’objet de bien des égards, et plus encore de la curiosité de tous. Premier repas servi, premier verre de vin, premières gauloises. Visite médicale sommaire, carte de rapatrié, prime de retour, mille francs ! Autour de nous, les K.G., prisonniers de guerre libérés qui croient revenir au « monde d’avant », tandis que nous revenons de « l’autre monde ». Les uns et les autres compatriotes et cependant si peu contemporains. Le soir venu, nous nous retrouvons à la gare puis dans les wagons de la SNCF, qui cette fois ne sont plus à bestiaux, mais de deuxième classe, avec de vraies banquettes sur lesquelles nous passons la nuit. La dernière nuit avant Paris. Dimanche matin, 29 avril 1945, Paris gare de l’est. Sur le quai des scouts s’affairent, nous tendent du café chaud, s’offrent à porter nos pauvres bagages.

 

Une dernière fois le rang se forme : « Les déportés devant ! » crie un officier. Derrière nous s’alignent les prisonniers de guerre et tout à la queue, les « déportés » du travail… »

 

La musique militaire entonne la Marseillaise. De nos yeux qui en ont tant vu coulent des larmes. Elles abreuvent les sillons de nos joues décharnées.

 

Dans la cour de la gare de l’Est, bien alignés, les autobus parisiens, nous attendent…

 Charles Palant - avril 2000

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Published by Charles Palant - dans Textes
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commentaires

Erick Dijoux 29/05/2012 15:04

Monsieur,
Je viens d'entendre votre magnifique discours au Plateau des Glières. La rigueur intellectuelle dont vous témoignez, la sensibilité que vous avez conservée sont une leçon que je me propose de faire
partager, par le truchement des enseignants d'histoire de l'établissement dont j'ai la charge, aux élèves. A l'instar des plus grands textes qui commandent de rester un homme debout en toutes
circonstances, le vôtre fera partie des exemples irremplaçables.
Recevez, avec mes remerciements, le témoignage de mon admiration sincère.
erick Dijoux

dominique palant 06/08/2008 06:42

bonjour
je me nomme dominique palant.....j habite l'ile de la reunion dans l'ocean indien et l'histoire dit que ma " famille " est issue de l'ile maurice t de la reunon..... Merci de prendre contact avec moi
dom'

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